Le palais du facteur cheval
Je voulais connaitre le facteur Cheval. Comme le douanier Rousseau et le sapeur Camembert, il évoquait pour moi un monde d'insoumission à une époque terriblement conformiste où les dames portaient encore des corsets et les messieurs des canotiers. Je n'ai pas été déçu du voyage.
Joseph Ferdinand Cheval était facteur à Hauterive dans la Drome. Fils de paysan, il avait été lui-même paysan, puis boulanger avant d'intégrer l'administration des postes. Sa tournée quotidienne qu'il effectuait à pied comptait trente trois kilomètres. En 1879 lui vint l'illumination. Alors qu'il effectuait sa tournée de facteur, il trébucha sur une pierre qu'il prit la peine d'examiner et qu'il trouva si extraordinaire qu'il décida de l'utiliser pour construire son "palais idéal". Désormais chaque jour il ramassait sur son chemin des cailloux qu'il rassemblait en tas sur le bord de la route et qu'il venait chercher le soir avec sa brouette.
Plus le tas s'agrandissait dans son jardin, plus ses voisins pensaient qu'il était devenu fou. Le soupçon s'aggrava quand il commença à maçonner tous ces cailloux pour en édifier une structure comme on n'en avait jamais vu de mémoire d'homme (et en plus parfaitement inutile, ce qui pour un paysan est le comble de l'absurde)
Sans se soucier des moqueries, notre facteur continua son dur labeur pendant trente trois ans. Il avait 77 ans quand il se déclara enfin satisfait de son oeuvre. Mais ce n'était pas encore assez ! Comme on lui refusait d'être enterré dans le caveau pharaonique qu'il avait préparé sous son palais, il reprit son travail avec sa fidèle brouette pour édifier au cimetière municipal son propre monument funéraire. Il avait 86 ans quand il le termina, deux ans avant sa mort.
Quand André Malraux, alors Ministre des affaires culturelles demanda le classement du Palais Idéal au titre des monuments historiques, il se trouva (en 1964 !) un haut fonctionnaire pour qualifier l'oeuvre de Ferdinand Cheval d' "affligeant ramassis d'insanités issues de la cervelle d'un rustre".
Pour ma part qui suis un peu paysan et un peu maçon, sans vouloir me risquer au dur métier de critique d'art, je peux seulement dire que j'ai eu le souffle coupé en admirant "le travail d'un seul homme" comme se plaisait à dire le facteur. Il a osé briser le carcan du conformisme pour libérer l'énergie créatrice qui bouillonnait en lui. Il lui en a fallu du courage et de la volonté pour affronter les moqueries de ses contemporains pleins de préjugés et pour continuer jour après jour son labeur harassant. Et le résultat est là, cent ans après: une oeuvre surprenante, hors de tous les codes, et d'une beauté stupéfiante.
La magnificence du Cheval architecte nous fera pardonner au Cheval poète les vers de mirliton qu'il a gravé sur tous les murs. Ils ne grandissent pas l'artiste, mais nous révèlent la personnalité de l'homme, comme s'il était encore là pour nous faire visiter son palais idéal.
J'ai aussi une pensée émue pour madame Cheval qui a supporté la monomanie de son mari pendant toutes ces années. Ma douce moitié serait partie en claquant la porte pour beaucoup moins que ça.