Mon jardin secret (3)
Avec Kervouroc est apparue une autre perspective. Je me suis autopromu, avec beaucoup de présomption, architecte paysagiste. Fort de mes lectures et de mes visites, je voulais créer pour ma fille un "grand" jardin, dans l'esprit de Giverny, Kerdalo, Vasterival...
En fait ce qui m'avait inconsciemment séduit en ce lieu c'était, telle une madeleine de Proust. l'aspect inchangé de cette vieille ferme surgie des années 60 avec ses chemins creux, son lavoir, ses vieilles pierres patinées par le temps. A 14 ans j'ai eu la chance de parcourir la campagne profonde comme livreur de pain. Avec ma marraine, la boulangère, nous faisions la tournée des fermes isolées à bord d'un vieux fourgon Citroën. Quittant la route goudronnée, il fallait parcourir des centaines de mètres de chemins creux chaotiques pour arriver soudain entre deux rideaux d'arbres à une barrière rustique, faite de branches mal dégrossies savamment assemblées sans le moindre clou, qu'il fallait soulever pour qu'elle consente à pivoter dans la pierre percée qui tenait lieu de gond. Et alors on débouchait sur une cour de ferme hors du temps où chaque objet, chaque pierre semblait provenir du Moyen Age, où le vingtième siècle n'avait jamais pénétré.
A Kervouroc, je retrouvai soudain la vision de cette cour de ferme telle que je l'avais connue dans mon enfance. L'odeur du purin frais et du crottin de cheval s'était estompée. Le lierre et la vigne vierge avaient envahi les murs et les toitures. Mais je retrouvais cette ATMOSPHERE que je croyais perdue à jamais, cette ferme figée dans le passé comme le château de la Belle au bois dormant.
Cette vision a grandement influencé le plan du jardin. J'ai tenu absolument à évoquer cette barrière qui symbolise la frontière entre la cour (l'intime) et les champs (l'extérieur) Les piliers, la pierre percée sont en place (en deux exemplaires pour faire bonne mesure) Il reste à réaliser la barrière.
La cour du puits et le petit jardinet d'entrée sont d'autres rappels à cette vision : espaces féminins, fleuris sans prétention au hasard des échanges de graines et de boutures sur un sol tassé par les allées et venues du quotidien,pavé de dalles éparses posées de guingois.
Pour l'aménagement des champs que j'ai trouvé tout nus, j'ai voulu reconstituer un bocage. Les deux grandes parcelles ont été divisées, de haies plantées, des chemins tracés. Je me suis attiré les foudres des agriculteurs productivistes des alentours: ça c'est "koll douar" (perdre de la terre) me suis-je entendu dire. Pourtant seule la partie la plus marécageuse du terrain qui était complètement en friches est devenue un jardin ornemental (les jardins de la rivière), tout le reste est consacré à la pâture des chevaux et au verger. Seulement découper des parcelles de vingt ares entourées d'arbres parait totalement aberrant en ce siècle. Il faut dire qu'avec la taille et la puissance des tracteurs d'aujourd'hui les petites parcelles ne sont guère rentables. Tant pis, nous utiliserons un tracteur des années 60.
Quand les arbres auront poussé, nous aurons enfin un abri contre le vent du large. J'envisage d'agrémenter ces haies de plantations décoratives, surtout des hydrangéas, et bien sûr d'arrondir les angles.